Pure question de chance ? – Troisième partie

Cette semaine, troisième et dernière partie de notre série consacrée à l’extrait du livre « « Du combat singulier » de K.R. Kernspecht, ».

Lors du dernier article nous avions énuméré certains critères de qualification d’une attaque (d’un coup) pour arriver sur une moyenne de 12 critères. Continuons notre analyse…

Pour simplifier les choses, prenons comme point de départ les critères « hauteur » (haut, milieu, bas), « côté » (gauche, droite) et « forme du coup porté » (direct, indirect) , bien que ceux-ci ne soient aucunement suffisants pour l’identification d’une attaque.
Pour trois possibilités de hauteur, il y a deux possibilités de côté, donc déjà 6 éléments. Chacune de ces attaques peut suivre une ligne droite ou bien une courbe, si bien que déjà ici, nous devons compter avec 12 éléments. En fait, pour être réaliste, la plupart des styles exigeraient que l’on choisisse entre 24 et 50 possibilités, sinon plus, insuffisamment structurés qu’ils sont.

Pour choisir entre 12 éléments, il faut prendre 3,585 décisions élémentaires (bits décisionnels). Pour 50 éléments, le nombre de bits requis atteint déjà 5,644.
Malheureusement, dans une situation de combat, nous ne disposons pas d’un ordinateur IBM mais seulement de notre propre cerveau, de capacité limitée, déjà tellement stressé par la situation qu’on ne peut guère lui demander d’être au maximum de ses performances. Et c’est pourquoi il nous faudra lésiner sur chaque dixième de bit.

Pour moi, la meilleure méthode d’autodéfense, c’est celle qui, en raison de sa structure « intelligente », me permet de prendre le moins de décisions possible ou mieux encore de n’en prendre aucune.

Car chaque décision, même élémentaire, prend du temps, un temps précieux.
Combien de temps exactement prend une décision? Là, il faut que je m’en remette aux experts, pour qui la cadence à laquelle se prennent les décisions élémentaires se calcule via la vitesse de transfert du point d’excitation nerveux jusqu’au cerveau et s’élève à quelques 180m/sec.

À l’identification d’un élément parmi 12 (3,585 décisions élémentaires) correspond ainsi un temps de réaction minimum de 0,745 sec., temps en-dessous duquel il est impossible de passer, même avec tout l’entraînement que l’on voudra.

(Lorsqu’il s’agit de choisir entre 24 éléments, les perspectives s’assombrissent: 0,925 sec!)

Afin que le lecteur bienveillant ne me prenne pas à présent pour un ingénu, j’admets que le combattant normal qui pratique une telle méthode d’autodéfense si peu commode ne s’en tient pas à cette analyse et ne réfléchit pendant 0,745 ou encore 0,925 sec. avant d’effectuer le mouvement de défense pour lequel il s’est décidé que dans les cas les plus rares.

argumentC’est pourtant ainsi qu’il devrait procéder s’il voulait être sûr d’être protégé contre toutes les attaques, au moins en théorie. Mais en raison d’expériences négatives, le pratiquant intelligent de telles méthodes si peu commodes sait très bien qu’il faut moins de temps à son adversaire pour lancer son attaque qu’il ne lui en faut à lui-même pour prendre une décision. C’est pourquoi le pratiquant avancé de ce genre de méthodes de défense renonce à une identification détaillée de l’attaque, qui lui prendrait trop de temps et l’empêcherait de vaincre, et effectue à la place la première parade (pas pour autant la meilleure) qui lui vient à l’esprit.

Chez les plus avancés ce choix se fonde sur l’expérience (voir le paragraphe sur l’antéperception), chez les moins avancés, sur la panique. Ainsi, si un pratiquant de niveau avancé espère pouvoir parer comme il faut un coup de poing, c’est parce qu’il croit pouvoir deviner (de par son expérience) la cible du coup d’après la position du poing de l’adversaire à ce moment-là.
Cela peut marcher, comme cela peut aussi ne pas marcher. Et comme on ne peut pas parler dans ce cas de probabilité de défense systématique, on qualifie de tels styles de défense non pas de systèmes, mais simplement de méthodes, c’est-à-dire de moyens qui ont enregistré plus de succès que d’échecs par le passé.
Mais revenons au temps de réaction. Comme vous le savez, il n’indique que le temps d’activation cérébrale. On n’a pas pour autant effectué de mouvement. A présent, il faut encore ajouter à cela le temps dont vous avez besoin pour effectuer le mouvement de défense en rapport. Plus le mouvement de défense sera court et économique, moins vous aurez besoin de temps. Les montages expérimentaux visant à calculer le temps que prennent les mouvements typiques de défense des méthodes conventionnelles n’étant pas standardisés, les différentes sources donnent les chiffres les plus différents.
Mais à supposer qu’en estimant la durée d’un mouvement de défense à env. 0,15 seconde, on ne serait pas loin du compte, le temps de parade total (temps de parade = temps de réaction + temps de blocage) d’une méthode de défense typique à structure compliquée nécessitant de choisir parmi 12 éléments (en étant généreux) s’élèverait alors à:

  • temps de réaction + temps de blocage = temps de parade
  • 0,745 seconde + 0,15 seconde = 0,895 seconde

Si l’on compare ce résultat (arrondissons-le à 0,9 seconde) avec le temps dont un bon combattant a besoin pour décocher un coup de poing central sans préparation visible à courte distance (de 0,15 à 0,2 sec. env.), on constatera clairement combien il est impossible de parer systématiquement et avec succès si l’on suit les méthodes conventionnelles. Attaque à courte distance sans préparation visible: 0,15 sec. environ Temps de parade global moyen: 0,90 sec. environ.

Et si l’attaque est connue ?

boxe_uppercutVous pensez que maintenant, vous y voyez plus clair et comprenez pourquoi les personnes avec lesquelles ces expériences ont été effectuées ne pouvaient pas parer nos coups de poing? Malheureusement, je vais devoir vous frustrer encore davantage, car notre expérience standard donne au partenaire beaucoup plus de chances de se défendre qu’il n’en aurait jamais eues dans la rue, en situation réelle d’autodéfense. Mais cela ne l’a pas empêché d’être atteint!
Afin de rendre l’expérience encore plus claire et évidente, nous neutralisons la longue période de décision de notre partenaire en lui décrivant exactement au préalable avec quel bras nous allons frapper (au centre de la poitrine).
Pour couronner le tout, nous lui indiquons même en comptant (un -deux -trois) le moment où nous attaquerons. Nous ne pouvons que souhaiter à chacun de nos lecteurs de tomber sur un adversaire aussi gentil et aussi compréhensif en cas de conflit réel.
Bien que de la part de notre partenaire, aucune décision ne doive être prise, il ne peut pas parer l’attaque, connue mais lancêe sans préparation visible. Vous voudriez bien savoir pourquoi?
Parce que notre cerveau a besoin dans tous les cas d’un dixième de seconde pour seulement se « mettre en marche ». Même quand l’attaque et ainsi le mouvement de défense sont déjà connus (ce qui n’est jamais le cas dans la pratique), il y a toujours ce dixième de seconde qui s’écoule avant de pouvoir commencer le moindre mouvement de défense.
Si l’on prend cette donnée en compte dans notre équation, cela donne


  • Temps de réaction + temps de blocage = Temps de parade total
  • 0,1 seconde + 0,15 seconde = 0,25 seconde


C
e qui veut dire que même quand l’attaque est connue à l’avance, le temps de parade idéal- mais totalement irréaliste -est d’au moins 0,25 sec. selon la méthode conventionnelle.
Si l’on confronte ce temps de parade conventionnel (théoriquement optimal) de 0,25 sec. à un temps d’attaque moyen de 0,15 sec. à 0,2 sec. (certains de nos professeurs arrivent même à 0, 1 sec.), il devient évident que le pratiquant de la méthode conventionnelle est, d’un point de vue purement mathématique, vaincu dès le départ.
L’élite des combattants de ces styles conventionnels est d’ailleurs plus réaliste, et se rend bien compte de la faiblesse de ce système de défense, au moins inconsciemment. Cela explique aussi pourquoi l’on ne voit jamais de blocages autres que fortuits en compétitions en full contact!